La mémoire gravée VALREAS

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Ce samedi 29 janvier 1 944, en fin d'après-midi, une équipe de résistants d'un maquis voisin F.T.P.F. pénètre dans les locaux de la mairie de Valréas, espérant y trouver des cartes de ravi­taillement qui étaient alors distribuées exclusivement à la population recensée. Les patriotes résis­tants, refusant de servir l'occupant nazi et de se soumettre au régime de Vichy, étaient considé­rés comme hors la loi et n'étaient donc pas attributaires de ces fameux tickets. Malgré l'aide importante qu'ils trouvent auprès des paysans de la région, ils doivent pour subsister, s'emparer ça et là de ces fameuses cartes.

Ayant mal interprété les renseignements recueillis, les maquisards arrivent trop tard. Les cartes ont déjà été distribuées. Inquiets après cet échec, ils repartent les mains vides. Ils savent que les allemands et la milice sont là. Dans la précipitation du retour, l'un d'eux se blesse accidentelle­ment avec sa mitraillette. Il est aussitôt transporté à l'hôpital tout proche pour y être soigné. Mais ce fâcheux incident désoriente le groupe, qui se trompe de rue et erre dans la ville. Au lieu de sortir par la rue qui mène au Portalon, il se dirige vers le centre ville

Les allemands, alertés par la rafale de la mitraillette ou d'autres sources d'information, se trou­vent là, au carrefour des rues Saint-Antoine et Pasteur, lorsque surgit la camionnette, un tireur sur chaque aile. Les rafales crépitent, la voiture reste bloquée à la hauteur de l'ancienne agence de la société générale. Trois jeunes sont touchés à mort, un est fait prisonnier. Les autres réussis­sent à s'échapper, recueillis par les habitants, ils seront conduits en lieu sûr. Au soir de cette dra­matique journée, s'oppose dés lors d'un côté une population toute acquise à la cause de la Résistance, de l'autre, l'occupant déjà sur la défensive et quelques égarés qui ne devraient pas être fiers de se dire français. Une population entière favorable à la résistance, certes, car dés le lendemain, après avoir distribué un tract appelant la population à assister à la levée des corps, les F.T.P.F. locaux collectent, au grand jour, les fonds nécessaires à l'achat de gerbes. De nom­breuses personnes viendront par ailleurs fleurir les cercueils. Tandis que sonne le glas, le lundi après-midi, la plupart des usines sont arrêtées au moment de la levée des corps. Une patrouille de gendarmerie, sur le passage du convoi funèbre, salue les trois cercueils. La Résistance du Haut-Comtat est là, présente dans cette foule immense qui, sans souci du danger, leur rend elle aussi un suprême hommage et entonne d'une même voix, d'un même cœur, une bouleversante Marseillaise. Valréas, la travailleuse, la patriote, venait de faire la démonstration de son atta­chement à la liberté.

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Répondant à un message lancé par la B.B.C., "Un ami sûr pour le comte de Montségur", je répète "Un ami sûr pour le comte de Montségur", émis dans la nuit du 5 au 6 juin précédant le débarquement de Normandie, le 8 juin 1944, les chefs de la Résistance des mouvements F.T.P.F. et A.S. rassemblent les groupes dispersés dans les collines de la Drôme ceinturant l'enclave. Ils s'installent dans la ville de Valréas. Dés leur arrivée, ils procèdent au sectionnement des lignes filaires et les communications avec Avignon et Orange sont interrompues.

Le lieutenant Georges de l'A.S., futur général Rigaud, se voit confier le commandement militaire. Des barrages sont établis sur toutes les routes conduisant à Valréas. Un des plus important est dressé à la ferme Biscarat, sur la route d'Orange. Un agent de la Gestapo (Ferrand) qui s'est infiltré dans les rangs de I' A.S., faisait circuler de fausses nouvelles, tel un débarquement allié en Méditerranée, et renseignait les allemands sur l'importance et la composition des détache­ments de la Résistance ayant investi la ville de Valréas. Il sera démasqué et fusillé à la fin du mois de juin. Pendant les journées des 9, 10, et 11 juin, la défense de la cité s'organise et les barra­ges sont renforcés. Les Allemands ne peuvent tolérer qu'une ville dominant la vallée du Rhône soit aux mains de la Résistance.

Dans l'après- midi du samedi 10 juin, deux avions aux croix noires mitraillent les barrages instal­lés route de Vinsobres et ceux qui contrôlent la route de Grillon et d'Orange. Sous les tirs des fusils mitrailleurs, un des appareils a pu être atteint, de la fumée noire s'échappe du moteur. Après cette attaque, les postes de garde sont doublés et le P.C. de la Résistance est transféré de l'hôtel de ville au collège.

Le dimanche 1 1 juin, les responsables de la Résistance s'interrogent et envisagent un repli. Un message confirmant la nécessité de cette manœuvre parvient au barrage de la route de Beaumes. Il émane d'un colonel de l'A.S. "Don José", de passage dans la région. Son initiative ne constitue qu'un conseil, ce résistant n'ayant aucune responsabilité de commandement sur le détachement installé à Valréas.

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Dans la soirée, un petit groupe quitte le chef-lieu afin de préparer un cantonnement de repli, l'é­vacuation étant prévue pour le lendemain sur Bouvières. Mais il est trop tard, le 1 2 juin au matin, les Allemands attaquent les F.F.I. . Le premier assaut lancé à Thaulignan (Drôme) fait treize morts, civils ou résistants. Six maquisards sont faits prisonniers et seront exécutés quelques jours plus tard.

A Valréas, dès l'aube, le commandant Armand (Acciary) des F.T.P.F. de Suze la Rousse, signale l'arrivée des blindés allemands venant de Bollène. Le repli est décidé, mais les barrages sur les routes de Beaumes de Transit et de Grillon, ainsi que le groupe installé à Mont Martel ne sont pas informés de cette manœuvre.

A la suite du hurlement de la sirène de la ville, et devant les grondements de la canonnade des combats, une estafette est envoyée vers le P.C. depuis les barrages situés à I' ouest. Elle ne revien­dra pas et les mesures à prendre concernant la nouvelle situation seront en vain attendues. Les responsables du dispositif ouest décident alors de procéder à un mouvement de repli en contour­nant la ville par le sud. Traversant la route d'Orange, le groupe se heurte à un convoi allemand qui se dirige vers le chef-lieu de l'enclave. Après un bref combat, les hommes s'enfuient , mais sont bientôt encerclés et faits prisonniers prés de la Haute-Remézière où une stèle rappelle ces faits. Ils sont attachés les uns aux autres, et sous les coups ils doivent avancer groupés en for­mant un cercle. Les affrontements se succèdent depuis le matin, et les cent cinquante résistants, qui disposent de six fusils mitrailleurs seulement ne peuvent faire front aux mille deux cents sol­dats de I' armée allemande, dont certains éléments appartenaient à la 9ème Panzer Division de Waffen S.S. Cette unité, constituée de détachements spécialisés dans la répression et comman­dée par le Major Unger, participera, en juillet 1 944, aux combats du Vercors. S'y ajoutent le |||eme bataillon du 194ème régiment de sécurité d'Orange, l'unité de sécurité de la Luftwaffe de Valence, le groupe de protection 210 de Livon.

Les S.S. entrent dans Valréas, tirant dans les rues et sur les portes et fenêtres des maisons. Ordre est donné ensuite à la population de se rassembler sur la place de l'hôtel de Ville. Les chefs de famille doivent être porteurs du livret de famille, et les habitations doivent rester ouvertes. Les val-réassiens se massent par obligation devant la mairie. Aussitôt la place est cernée.

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Malgré l'attitude énergique du maire, M. Niel, les otages arrêtés lors de l'avancée des troupes allemandes sont conduits au Portalon. Une plaque rappelle ce douloureux épisode. Prés du monument aux morts de la guerre 1914-191 8, ils sont rejoints par les résistants capturés. Après une longue attente, une première rafale couche trois corps. La fusillade continue, un par un, deux par deux, devant cette façade appelée depuis le "mur des fusillés". Cinq des personnes fusillées ne seront que blessées, dont quatre survivront. Au total, cinquante-trois victimes de la barbarie nazie sont sauvagement assassinées.

Avant son départ, cette odieuse horde se livre à un pillage en règle des biens des habitants et emmène avec elle quelques juifs arrêtés au cours de cette opération. Un membre de la Croix-Rouge française est autorisé à s'approcher des fusillés, aux fins de première identification. L'infirmière aperçoit alors un survivant. Malgré l'interdiction de toucher aux cadavres, dés le départ certain des troupes allemandes, la Croix-Rouge et les sapeurs-pompiers procèdent à la recherche des survivants et les remplacent par les corps des victimes abattues le matin dans la campagne. Le lendemain matin, les corps seront transportés à la chapelle des Pénitents Blancs, où les familles atterrées viendront reconnaître les leurs. Une plaque évoque le souvenir de ce drame. Très affectée par cette tragédie, la ville de Valréas a voulu conserver la mémoire de cet événement. La plupart des fusillés seront ensevelis côte à côte dans un mausolée construit dans le cimetière communal. La croix de guerre avec étoile de bronze a été attribuée à la cité, accom­pagnée de la citation suivante: "Ville martyre qui a subi avec courage des représailles sanglan­tes. Centre important de résistance, sa population s'est généreusement dépensée sans faiblir mal­gré les cinquante-trois otages fusillés. Sa combativité est le sûr garant de son attachement à la Patrie et à la Liberté. Causant des pertes à l'ennemi, capturant du matériel, sa petite troupe mobi­lisée procède à sa propre libération poursuivant l'ennemi en déroute."

 

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